Association Amicale des Anciens eleves du Lycee Massena


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DES ANCIENS ELEVES

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1860-2010: LA SEMANTIQUE DES TERMES

RATTACHEMENT, REUNION OU ANNEXION?


Conférence de Jean-Philippe FIGHIERA à l'occasion de la journée commémorative

à propos de la réunion de Nice à la France...

mardi 25 mai 2010 au Lycée Masséna




INTRODUCTION


     C'est avec beaucoup de plaisir que je me retrouve dans cette forteresse du savoir niçois dont le site -et non les murs trop récents- est hautement symbolique de l'événement que nous commémorons cette année. En effet il abrita le principal bureau de vote lors du plébiscite d'avril 1860 et c'est ici que  plane encore l'ombre du premier proviseur du nouveau lycée impérial et premier inspecteur d'Académie du nouveau département des Alpes Maritimes, à savoir l'abbé Désiré NIEL dont le souvenir se perpétue dans la rue voisine.

     J'ai bien dit « commémorer » et non pas « célébrer » car le mot a une connotation neutre qui peut s'appliquer aussi bien au 11 novembre 1918 qu'au génocide arménien. Pourquoi cette prudence de vocabulaire? Parce que depuis quelques temps, dans le microcosme niçois au ras du balico fait rage une terrible bataille sémantique pour savoir si 1860 a été une annexion, une réunion, un rattachement. Serait-ce si important? Il semblerait que oui car pour certains l'annexion signifierait que le Comté de Nice est devenu français « à l'insu de son plein gré » et pour d'autres le rattachement  signifierait que Nice était française avant la date et que les Niçois n'ont fait qu'entériner une réalité en optant pour leur nationalité naturelle. Quant au terme de réunion il peut être considéré comme intermédiaire entre les deux autres. Cette ambigüité  linguistique est traitée avec beaucoup d'honnêteté  par les deux principales revues locales Nice Historique et le Sourgentin dans leurs numéros récents. De même il faut citer l'article d'Olivier VERNIER , professeur à l'Université de Nice-Sophia Antipolis qui, dans l'Armanac Nissart de cette année, se penche aussi sur ce problème avec comme titre Annexion, cession, rattachement, réunion.

     Cette querelle est en fait passionnante pour l'historien vieux niçois français que je suis, et je vais tenter de vous donner mon éclairage sur cet épineux problème linguistique qui cache une réalité historique complexe. Dans un souci de clarté pédagogique j'ai simplifié la solution en choisissant un plan à la fois chronologique et symphonique puisque comportant 4 mouvements : 1) le temps de l'annexion, 2) le temps de la réunion, 3) le temps du rattachement, et 4) le temps des remises en cause.



I- LE TEMPS DE L'ANNEXION


      En dehors de l'accord secret de 1858 liant NAPOLEON III et VICTOR EMMANUEL II qui dans son article 3 stipule que le Duché de Savoie et la Province de Nice seront réunis à la France, le terme qui est utilisé dans les documents diplomatiques de l'époque est « annexion ». Or le Larousse explique qu'annexer c'est « joindre », « attacher » (et non pas « rattacher ») et les deux exemples donnés par une édition de cet ouvrage sont les suivants:

« Hitler annexa l'Autriche à l'Allemagne en 1938 » et «  l'annexion de la Savoie par la France ». Or les deux cas ne sont pas comparables historiquement, ce qui laisse entendre que le sens est neutre linguistiquement parlant. Ce qui va dénaturer le mot entre 1871 et 1918 c'est bien sûr l'annexion forcée de l'Alsace-Moselle par le nouvel Empire allemand qui vient de cimenter son unité avec le sang français lors de la débâcle de 1870. Cette dénaturation cependant n'est pas perçue tout de suite, puisqu'un manuel d'Histoire de 1877 donne un éclairage intéressant sur le terme à propos justement du cas niçois : « il avait été stipulé que les populations cédées seraient consultées sur leur sort: c'est en cela même que consiste la différence des conquêtes et des annexions ».

     Par conséquent le terme d'annexion est le mot juste puisqu'il signifie un « attachement » avec consultation populaire au suffrage universel masculin et il est valable également pour la Savoie mais aussi pour les petits Etats d'Italie centrale qui sont annexés au futur Royaume d'Italie à la même époque.

     Mais alors d'où provient l'apparition d'un autre vocabulaire pour désigner les relations franco-niçoises?


II- LE TEMPS DE LA REUNION


     Déjà en 1860 sous la plume du sénateur Pierre-Marie PIETRI, envoyé spécial de NAPOLEON III pour surveiller les opérations de l'annexion on trouve le mot « réunion » : « ces braves gens ressentent de leur réunion à la France plus de joie qu'ils ne peuvent exprimer ». S'agit-il du sens neutre à savoir « rapprochement »? d'un usage inapproprié? Ou d'un lapsus révélateur?

     En effet pour certains, l'épisode révolutionnaire imposé par les canons et la guillotine (qui n'a pas servi ici) est une première union avec la France, si l'on fait l'impasse sur la première prise du Comté par LOUIS XIV en 1691. Union forcée certes, mais union tout de même. Aussi lors du « Printemps des peuples » de 1848, paraît à Nice un journal en langue française au nom très révélateur : « L'Echo des Alpes Maritimes ».Ce ne peut être une allusion à l'antique province romaine du temps d'Auguste, mais plutôt au département français du même nom créé par la Convention le 31 janvier 1793 après avoir décrété la réunion de Nice à la France. Or, ce journal proclame clairement son souhait d'être rattaché à la France, en raison d'une certaine léthargie du gouvernement sarde vis à vis du Comté.

     Donc, si l'on considère 1793 comme une première attache ou union, 1860 est bien alors une réunion, . Il y a d'ailleurs à Nice une preuve architecturale de cette démarche sémantique c'est le monument dit du Centenaire érigé entre le bord de mer et le jardin public du Paillon (l'actuel jardin Albert 1er) inauguré en 1896 (et non en 1960) mais envisagé dès 1892 pour commémorer le centenaire de la première union. Cette construction fait partie des grandes manifestations républicaines de la période, en présence du Président Félix FAURE (ce qui explique le nom de l'avenue voisine). Curieuse démarche quand l'on songe aux conditions de l'union de 1792-93 sous intimidation militaire; mais depuis 1879 la III° République est enfin républicaine (et non plus royaliste) et modérée (nous sommes loin des horreurs de la 1ère mouture): elle est donc acceptable et dans cette vision le plébiscite de 1860 n'a fait que confirmer le vote forcé de 1792. Mais ily a surtout autre explication dans cette « réunion » c'est sa « républicanisation » qui permet de mettre entre parenthèses le rôle fondamental de NAPOLEON III dans le processus de 1860 comme le fait remarquer Henri COURRIERE dans le numéro hors série su Sourgentin de novembre 2009: le mythe de Napoléon le petit est vivace à cette époque.

     Pourtant en 1910 la commémoration du cinquantenaire de 1860 n'a pas donné lieu à de grandes manifestations, en dehors de la journée du 20 juin (défilés civil et militaire, manifestations sportives...), de la parution de quelques pages consacrées à « la réunion de Nice à la France en 1860 » sur l'initiative de la Société des Lettres, Sciences et Arts des Alpes Maritimes  et d'un poème de Joseph GIORDAN, le futur président de l'Academia Nissarda, publié dans le journal « le Petit Niçois » intitulé « Niça francesa » : français oui, mais niçois toujours.

     Dans cette optique de récupération républicaine le mot réunion est justifié idéologiquement.


III- LE TEMPS DU RATTACHEMENT


     Le troisième mouvement de ma démonstration commence dans l'entre-deux guerres avec les vociférations irrédentistes mussoliniennes. Face à cette situation nouvelle politiques, érudits locaux et nationaux font cause commune pour prouver le caractère définitivement français de l'ancien Comté. Dans cette optique 1860 devient systématiquement réunion, voire rattachement qui est un mot peut-être plus fort. C'est visible sous la plume de l'historien non niçois Robert LATOUCHE dans son Histoire du Comté de Nice parue en 1932, sous celle de l'historien niçois Paul CANESTRIER qui publie « Nice terre de France », sous celle de l'écrivain Louis CAPATTI qui ose un écrit en 1940 intitulé « Nice est bien française ».

     D'ailleurs l'occupation italienne de 1940-43 est très mal vécue par la grande majorité des niçois qui craint que la déroute militaire de la France face à l'Allemagne ne facilite la réalisation du rêve fasciste. A titre d'anecdote, les manifestations prévues   pour la Sainte Jeanne d'Arc- une des patronnes catholiques de la France, héroïne de la libération du territoire français pendant la guerre de Cent Ans- avaient été interdites par les autorités italiennes; pendant la nuit du 29 au 30 mai presque tous les balcons de la ville avaient été pavoisés en bleu-blanc-rouge, les voisins décorants même les appartements vides, sous les yeux débordés des soldats italiens au petit matin. Beaucoup de niçois voueront une inimitié tenace bien après la guerre à l'encontre du podestat de Menton et archéologue Nino LAMBOGLIA qui avait commencé des fouilles à Cimiez pour mieux prouver l'italianité de Nice. Je donne ces détails pour faire comprendre l'apothéose du rattachement à l'occasion de la célébration du centenaire de 1860: c'était seulement 20 ans après l'entrée des troupes italiennes. Les fêtes qui furent données ont été grandioses. Les postes françaises éditèrent en 1960 un très beau timbre consacré au rattachement de Nice à la France.

     Bref, c'est ce vocable qui devient systématique, et André COMPAN écrit dans sa très belle Histoire du Comté de Nice le terme de rattachement a peu à peu conquis les ouvrages et s'est imposé, en particulier en 1960 pour le centenaire du plébiscite.

     Par conséquent le rattachement est justifié ici politiquement.


IV- LE TEMPS DES REMISES EN CAUSE


     Alors que l'on aurait pu songer que le débat sémantique était clos avec une annexion-réunion-rattachement  justifiée selon les époques, voilà qu'il réapparait depuis quelques années .

     D'abord parce que certains remettent en cause le plébiscite de 1860 pensant qu'il a été truqué et peuvent parler d'une annexion au sens brutal du mot. Cette vision n'est pas honnête car il y avait la possibilité de voter « non » , avec l'exemple de Castellar où l'on a dénombré 58 « non » contre 79 « oui ». Certes il est possible de dire que le vote a été orienté par les deux souverains en cause (en dépit d'une certaine mauvaise volonté du côté piémontais ), mais il ne faut pas oublier  que c'est l'une des premières fois au monde où l'on demande à une population de s'autodéterminer  sans une contrainte réelle; à la même époque le résultat du plébiscite en Italie du Sud a dû être autrement trafiqué en faveur de VICTOR-EMMANUEL II. Or, il ne faut pas perdre de vue que les habitants avaient le choix entre être vraiment français ou, en cas de victoire du « non », devenir italiens. Une autre option, celle d'ARSON était  l'indépendance, mais elle n'a pas été retenue par les deux grands Etats en cause. Voilà pourquoi les tenants de cette troisième voie avaient prôné l'abstention; or, la participation massive au scrutin et les manifestations réelles de joie ne permettent pas de remettre en question la volonté populaire exprimée en 1860, en dépit de la  théorie défendue depuis quelques temps par certains d'un Comté de Nice indépendant (ce qui à mon avis est très dangereux car c'est ainsi que l'on aboutit à des situations de violence sur fond de revendications indépendantistes).

     Sans aller jusqu'à cette extrémité, d'autres ne contestent plus le plébiscite et le traité de Turin, mais préfèrent également le mot « annexion » dans son sens péjoratif dans la mesure où elle s'est effectuée grâce à des promesses qui n'ont pas toutes été tenues, comme le maintien de la Cour d'Appel, et en raison de la brusquerie dans le changement d'administration; certes le français devient la langue officielle, mais au détriment du nissart qui était la langue courante de tous les habitants (et les lois de Jules FERRY lui donnent un coup quasi mortel); les postes importants sont presque tous confiés à des étrangers au Comté.

     Enfin il y a ceux qui parlent presque de colonisation, parce que, avec le chemin de fer qui facilite l'accès à Nice, cette dernière devient encore plus attractive et  l'enjeu de spéculateurs et autres affairistes parfois locaux souvent extérieurs (Suisses, Anglais, Allemands...). Certains de ces penseurs sont même allés dans les années 1970 à défendre une sorte de guerre anti coloniale dans le cadre d'une mythique Occitanie libre.


CONCLUSION


     En conclusion je ne pense pas qu'il faille alimenter une nouvelle situation corse ou basque: les cas ne sont pas comparables. Donc je ne retiendrai pas le concept de colonisation à propos de 1860; cependant il faudrait rappeler aux édiles parisiens que la balance avait penché en faveur de la France en raison de la faiblesse des investissements de l'Etat piémontais dans le Comté; un certain « oubli » de la région niçoise sous la V° République pourrait alimenter ce mouvement anti colonial et donc indépendantiste (cf. le scandale de la ligne à grande vitesse, toujours en projet). Pour faire plaisir aux tenants de l'annexion il faut reconnaître que c'est le terme initial et donc le plus juste; pour les partisans de la réunion ou du rattachement je suivrai un parcours détourné. En effet le pays de Nice avait été détaché du reste de la Provence en 1388; dans cette perspective 1860 est bien la réunification de la Provence ou le rattachement de Nice à sa région d'autrefois; or, comme la Provence est française depuis le XV° Siècle, Nice a été rattachée à la France: cqfd.

     Ainsi, avec cette date de 1860 se fermait une grosse parenthèse savoyarde (et non pas italienne) entre la dédition de 1388 et l'annexion; justement, à ce propos je voudrais souligner une autre curiosité sémantique: le mot « dédition » n'existe pas en français: décidemment le Pays niçois est sûrement français, mais à sa façon...





BIBLIOGRAPHIE


Document diplomatique


*l'accord secret de 1858 entre Napoléon III et Victor-Emmanuel II.


Ouvrages et articles isolés


*BERTAUT  (J.) : Nice devient française,in la revue  «  le Journal de la France », Tallandier, 1970.

*COMPAN (A.) : Histoire de Nice et de son Comté, Ed. Serre, 1982.

*MAGIN (A.), GREGOIRE (L.) et D'HOMBRES (G.) : Histoire de France depuis les temps les plus anciens

                              jusqu'à nos jours, précédée d'une notice historique sur le Comté de Nice, Paris, Librairie

                               Ch.Delagrave,1877. 

*PICCON (G.) :   A propos du pays niçois, aide mémoire historique, 1996.

*RENOUVIN (P.) : Histoire de relations internationales,Tome cinquième, le XIX° siècle I de 1815 à 1871,

                                Hachette, 1954. 

*RIPART (A.) :  Histoire Géographie Alpes Maritimes, CDDP, CRDP de Nice, 1991.

*SCHOR (R.)  : Les 150 ans du rattachement du Comté de Nice à la France, in la revue « les Nouvelles

                           Religieuses, mai 2010.

*SCHOR (R.) :  Dictionnaire historique et biographique du Comté de Nice (sous la direction de), Serre

                           éditeur, 2002.

*SORREL (Ch.) :Comment la Savoie et Nice sont devenues françaises in la revue « L'Histoire », n° 351,mars

                            2010.


Revues consacrées à l'événement


*NICE HISTORIQUE : numéro spécial du centenaire, janvier-décembre 1960;

                                       numéro 4 de 2009, Vers un nouveau destin, Nice à la veille de 1860.

*SOURGENTIN  :  numéro 94, novembre-décembre 1990.

                                 numéro hors-série, novembre 2009.

* ARMANAC NISSART : 2010, 1860-2010 150° anniversaire